Un million de salariés à la merci des fonds d’investissement

Publié le par sauvonstdf

Dans libération du 28 Août 2009:

«On n’est pas des chiens !» C’était en avril et les cinq syndicats de l’entreprise Rexel, leader mondial de distribution de matériel électrique, s’alarmaient. «Forte érosion des rémunérations, augmentation alarmante du stress, dégradation du dialogue social, suppressions d’emplois» : autant d’ingrédients caractéristiques, selon eux, «d’un LBO ordinaire». Rexel, TDF, Numéricable, Picard ou Pages Jaunes… Les Français sont près d’un million à travailler au sein d’une des 1 500 sociétés reprises sous LBO. Des entreprises de plus en plus pointées du doigt par les syndicats.

«Surcharge de travail». Chez Rexel, entreprise rachetée en 2006 par trois fonds d’investissement, «les objectifs imposés sont devenus inatteignables, dit Muriel Camus, de la CFDT. La tension est désormais si forte que les gens partent d’eux-mêmes, sans attendre le plan social». Un procédé classique au sein des LBO, selon le cabinet d’expertise Syndex (1) : «L’accent est mis sur la recherche d’une forte progression de la productivité, conduisant à une surcharge de travail.» Conjuguée «à l’augmentation des responsabilités» et «à l’intensification du contrôle», cette «mise sous tension générale devient souvent redoutable» pour les salariés.

Et de citer un délégué syndical : «Chaque fois qu’on fait un bon en avant - organisation, réduction des coûts, etc. -, il faut recommencer un an après. On est toujours dans des sables mouvants. Beaucoup de gars s’usent, c’est épuisant.» Gestion par le stress, individualisation excessive des rémunérations, développement du sous-emploi, stigmatisation des syndicats : le constat est féroce. «Ils ont gommé la joie de venir travailler», résume un autre salarié.

Second reproche : l’emploi, que les LBO sont accusés de sacrifier sur l’autel des profits immédiats. Faux, répond l’Association française des investisseurs en capital (Afic). Selon leur dernière étude, les entreprises reprises sous LBO auraient augmenté leurs effectifs de 1,4 % entre 2006 et 2007, soit un peu moins que l’ensemble du secteur concurrentiel (1,6 %), mais plus que la moyenne du CAC 40 (0,5 %). «On peut difficilement comparer avec des entreprises du CAC 40, dont on sait qu’elles délocalisent et externalisent fortement»,estime Alain Gély, statisticien.

Ces «restructurations», que le rapport Syndex considère comme «anticipées et intégrées dans le dispositif financier», intéressent la justice. En septembre 2008, les prud’hommes de Libourne (Gironde) ont condamné l’entreprise Arena à payer de 9 000 à 50 000 euros de dommages et intérêts à chacun des 92 plaignants du site girondin, pour licenciement «sans cause réelle et sérieuse». En l’occurrence, pour absence de raison économique. Un jugement qui a ensuite été confirmé en appel. «Cette fermeture avait été envisagée lors de l’acquisition de l’entreprise, et en constituait même un objectif», insiste le juge départiteur, qui note qu’Arena «ne conteste pas que ses marges étaient positives». Deux mois plus tard, les prud’hommes de Lens innovaient, en annulant, en raison de son insuffisance, le plan social de Sublistatic. Au regard des moyens de l’entreprise (qui produit du papier transfert pour la mode et la décoration), mais surtout, de ceux de l’investisseur. «Ce qui est inédit dans ce jugement, c’est que le fonds d’investissement, par ses interventions répétées dans la gestion de l’entreprise, a été considéré comme co-employeur», explique maître Rilov, l’avocat des salariés de Sublistatic.

«Double peine». Ces jugements ne rassurent pas pour autant Philippe Matzkowski, animateur du collectif de salariés sous LBO : «On constate, et c’est peut-être là le plus grand danger, que la logique financière à l’œuvre au sein des LBO a tendance à déteindre sur les autres entreprises.» Reste que les salariés dépendant des fonds d’investissement sont encore ceux qui devraient souffrir le plus : «C’est la double peine, explique Isabelle Chambost, de Syndex. Ils subissent à la fois la crise générale de l’économie, mais aussi celle, spécifique, des LBO.»

LUC PEILLON
(1) Financiarisation des entreprises et dialogue social, Syndex, novembre 2008.

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Publié dans presse-Radio-TV

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